Soirées horrifiques et estivales au Japon : Kaidan Kai (juillet 2012)


Au Japon, le samedi soir des chaudes nuits d’été, il y a ceux qui sortent se saouler, les jeunes qui répètent leurs gammes avant les festivals, celles qui marchent légèrement vêtues sur des talons extensibles pour regarder les gens de haut et certains qui se couchent tôt car ils se lèvent à 6h le lendemain matin. Mais pour l’occasion, le valeureux lève-tôt que je suis a posé deux semaines de vacances. Pas pour me saouler, ni pour courir les talons aiguilles et encore moins pour assister à l’un de ces festivals qui cassent les oreilles et où l’on se marche allégrement dessus. Non, cette fois-ci j’ai souhaité assister à deux soirées d’épouvante (Kaidan Kai) en compagnie de quelques uns des plus célèbres conteurs d’histoires horrifiques du Japon.


Horie no kai natsu no jin
Date : samedi 21 juillet 2012
Horaire : de 23h à 5h
Lieu : Osaka, Minami Horie, Club Zero
Soirée organisée par Funky Nakamura
Guests : Nakayama Ichirô, Unko Kusai, Arigato Ami
Tarif : 3500 yens avec une boisson
Nom de code : esprit es-tu là ?

Après avoir réservé nos places plusieurs mois à l’avance, nous nous rendons sur les lieux peu avant 23h. Calme, un brin select, ici à Minami Horie nous sommes loin du centre agité d’Osaka. Les gens nous regardent bizarrement, nous ces mystérieux individus qui faisons la queue devant une petite porte au beau milieu de la nuit. Non il ne s’agit pas d’un club échangiste (facile à deviner car certains sont venus non accompagnés !), mais bien de la nouvelle soirée organisée par le célèbre Funky Nakamura, un habitué de Minami Horie.

Lorsque nous entrons dans la salle, nous apercevons Funky en haut des escaliers qui nous fait un petit signe de la main. Ouf c’est bien là, nous ne nous sommes pas trompé ! La salle Zero est typique d’une petite salle de concert, étroite mais pas mal agencée, la scène est proche. C’est chaleureux. Oui, malgré la clim’.


Avec un peu de retard, Funky monte en premier sur la scène. Les lumières disparaissent, quelques flashs de téléphones portables déchirent les ombres épaisses et Funky, en tee-shirt blanc et jean très simples, commence une première histoire. Tranquille, comme toujours. Debout face à nous, il part de loin, comme toujours, s’attarde sur mille-et-un détails avant de finalement terminer son récit exactement là où il souhaitait l’emmener. Un exercice de style de plusieurs dizaines de minutes parfaitement bien huilé et maitrisé. Au passage je remarque, devant moi, deux paires d’épaules quasi dénudées, des chevelures de poupée Barbie, des chaussures à talons immenses et environ trois kilos de sacs de marque déposés à leurs pieds (fort jolis au demeurant). Hostess, catins ou filles qui cherchent à se rendre intéressantes ? Je penche pour la première solution en me demandant ce qu’elles ont bien pu venir faire ici…leur style tranchant complètement avec le reste du public, parfaitement normal au demeurant.

C’est ensuite au tour de Unko Kusai de monter sur scène. Un habitué de l’émission Funkyawa, un complice de Funky désormais bien connu par les amateurs de kowai hanashi. Au passage Unko Kusai est un pseudonyme trouvé au fin fond des toilettes (rapport au niveau). Littéralement, Unko Kusai veut dire « la crotte sent mauvais » (je vous avais prévenu), mais à l’écrit (en kanji), le sens est complètement différent. Bref, Unko Kusai est un petit grand-père qui pète la forme, il faut le voir pour le croire. Histoire d’amuser la galerie, il a d’ailleurs commencé en se jouant de son pseudonyme, avec une excellente anecdote gastrique au sujet d’un Doppelgänger. Le troisième larron de la soirée, Arigato Ami, est moins connu, il s’agit en fait d’un comédien de la société Yoshimoto. C’est le plus jeune de la bande. Le maillon faible. Enfin, le dernier à s’approprier la scène fut le vénérable Nakayama Ichirô, la superstar de l’horreur (incomparable avec Inagawa Junji malgré tout), particulièrement reconnu pour son travail d’écriture sur SHIN MIMIBUKURO (livres, mangas, films). Un surdoué du genre, à la fois amusant, passionnant et parfois effrayant.


Premier entracte. Pause pipi ou caca en hommage à Unko Kusai, on se dégourdit un peu les jambes, on reprend des forces avec du café (je ne sais pas comment mes voisins tiennent encore à l’alcool) et devant moi les deux filles aux allures de poupées Barbie se lèvent pour aller chercher une boisson au bar, en déménageant à chaque fois qu’elles bougent leurs trois kilos de sacs de marque. Porter tout cela du haut de leurs talons immenses relèverait presque d’un numéro d’équilibriste.

Reprise. Cette fois-ci les conteurs sont remis à zéro (désolé) puisque nos quatre amis vont repartir dans un style très différent : ensemble en même temps sur la scène, assis les uns à côté des autres autour de deux tables basses. Ils vont discuter, se relancer les uns les autres, parfois rire et le plus souvent raconter des histoires étranges et/ou effrayantes. Je remarque quand même que Ichirô a bien grossi ces derniers temps et que mes voisines de devant manucurées de partout piquent carrément du nez. L’une d’elle finira même par s’endormir complètement. Je ne préciserai pas si elle a ronflé car, c’est bien connu : les jolies filles ne ronflent pas plus qu’elles ne vont aux toilettes.

La soirée (ou la matinée je suis un peu perdu) avance et moi je recule de plus en plus dans mon siège, peu confortable au demeurant, ce fut d’ailleurs le seul point noir de la soirée : à la sortie j’ai eu un mal aux fesses de tous les diables. Nouvel entracte. Moi je sors mon iPhone Softbank et ma femme son Android Docomo. Je capte parfaitement, elle pas du tout. Après avoir fait une blague téléphonée sur le sujet, je remarque que les deux jolies filles de devant se sont levées pendant la pause. Elles ne reviendront plus. Le mystère restera entier : qu’étaient-elles venues faire ici ?!

De gauche à droite : Nakayama, Unko Kusai, Funky Nakamura et Ami

La dernière partie de cette nuit horrifique sera plus originale que les précédentes, puisque Arigato Ami nous fera écouter une voix bizarre sur sa messagerie vocale de téléphone portable (il nous avait conté cette histoire quelques minutes auparavant), et que Nakayama Ichirô fera de même en passant l’enregistrement d’une voix se superposant aux applaudissements lors d’une soirée comme celle-ci – un fait survenu il y a longtemps, ma femme connaissait d’ailleurs cette anecdote par cœur, ce qui ne l’a pas empêché d’être prise d’effroi lorsque nous avons écouté la chose en live. Efficace. Surtout quand on repasse ledit enregistrement au ralenti, puis à l’envers, et que l’on y décèle certaines syllabes étranges…et dérangeantes.

La soirée se termine. Il est environ 5h du matin. Séance de dédicaces, de photos, Funky est toujours très dispo. A l’extérieur il fait déjà chaud, et lourd. Rien d’ouvert à cette heure-ci à part un MacDo. Aïe. 5h30, premier métro. Il est temps de rentrer et de penser, déjà, à notre prochaine rencontre avec Nakayama Ichirô.

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Nakayama Ichirô Dark Night Vol. 6
中山市朗 Dark Night ~Vol.6~
Date : samedi 28 juillet 2012
Horaire : de minuit à 5h
Lieu : Osaka, Namba, Zaza Pocket’s
Soirée organisée par Nakayama Ichirô
Guests : Tomono Shô, Manako
Tarif : 3000 yens
Nom de code : même pas peur !

Première précision : Nakayama Ichirô n’a pas nommé sa soirée DARK NIGHT en hommage au film THE DARK KNIGHT RISES, qui sortait pourtant exactement le même jour au Japon, soit le 28 juillet. Il s’agit en effet de la sixième saison des Dark Nights, présentées par Nakayama san. Après, peut-être que la date du 28 juillet n’a pas été choisie complètement par hasard – surtout que nous avons eu droit à la Batdance de Prince, pour nous faire patienter avant le début de la soirée. Au final, je n’en sais trop rien : joker !


Comparé à la semaine précédente, le changement d’environnement est saisissant : on passe en effet du calme de Minami Horie au spot le plus lumineux d’Osaka. Namba, à cinq minutes de Dotombori. Au cœur de la vie nocturne du Kansai, des galettes de vomi, des pyramides de déchets et des gens qui titubent allégrement – oui je sais c’est toujours plus sexy en photo.

Autre petit changement : par rapport à la soirée de Minami Horie, ici on est encore plus proche de la scène, la salle est beaucoup plus intimiste (80 personnes max) et, détail qui ne restera peut-être pas dans les annales (quoi que…) les sièges sont plus confortables. Le côté intimiste est encore renforcé par la deuxième partie (sur trois) de la soirée, entièrement consacrée à nous, les spectateurs. En gros il est possible de monter sur scène pour conter une anecdote étrange ou une histoire effrayante. Promis juré, lorsque je parlerai parfaitement japonais je mouillerai le maillot et irai raconter la plus terrible des légendes françaises, notre yôkai le plus mystérieux, je veux bien évidemment parler du Dahu que le monde entier nous envie ! Quatre spectateurs lambdas se sont donc succédé sur scène, dont deux uniquement pour nous montrer des photos sur lesquelles il y aurait des traces de manifestions surnaturelles (une seule photo fut vraiment intéressante).

Dans l’ensemble, ce Kaidan Kai a soufflé le chaud et le froid. Le froid, ce sont ces quelques guests peu convaincants. Entre la petite lolita Manako, les staffs de Nakayama Ichirô venus parler d’anecdotes passées et Tomono Shô (un game designer), ce ne fut pas particulièrement passionnant (même si Tomono san a aussi fait de bonnes choses). Heureusement, lorsque Nakayama san a pris la parole, ce fut à chaque fois intéressant. Dans un style beaucoup plus court que Funky Nakamura, ses récits varient de l’originalité totale au climax horrible déjà-vu mais qui, ainsi conté, prend une nouvelle dimension – une simple femme aux longs cheveux noirs qui court vers un homme qui attend son ascenseur dont la porte s’ouvre au dernier moment pour lui permettre d’éviter le pire, ça n’a rien d’original. Mais raconté par Ichirô ça donne des frissons. La part d’imagination inhérente à l’oralité y est sans doute pour quelque chose.

5h du matin. Après de nombreuses histoires, quelques interventions extérieures, trois entractes et même un ou deux clins d’œil à Inagawa Junji et Kitano Makoto (dont un extrait de ce DVD), nous nous attardons au stand placé à l’entrée avant de définitivement plier bagages. Ce serait dommage de repartir sans saluer notre hôte et lui demander une petite dédicace de son dernier bouquin.

A l’extérieur, un spectacle de désolation, limite post-apocalyptique. Dotombori, à 5h30 un dimanche matin, c’est pas très romantique…tendance surréaliste. Sur un sol jonché de déchets, des jeunes qui se vomissent dessus (ou qui dorment dedans – véridique) côtoient des gaijins de retour de chasse pathétiques et des nanas qui titubent en se croyant belles avec leurs allures de tristes filles de joie. Au milieu de ces ruines, on a aussi droit à l’extrême opposé avec des groupes de personnes âgées affublées d’un gros sac à dos en partance pour une longue randonnée, et des pères de famille avec leurs enfants eux-aussi parés pour une longue marche dominicale revigorante.
Comme un arrière-goût de paradoxe temporel et géographique.

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Épilogue : alors, finalement, ça vaut le coup ces Kaidan Kai ? Oui, dans l’ensemble j’ai trouvé ça à la fois passionnant et un brin folklorique, simple et épuré (peut-être en raison du manque de moyens, soit). Et quel plaisir de rencontrer « pour de vrai » des personnalités que je suis depuis plusieurs années maintenant. La preuve que ces Kaidan Kai sont une totale réussite : l’impression du temps qui s’écoule à la vitesse de l’éclair. En deux fois cinq heures à deux semaines d’intervalle, avec ma femme nous n’avons pas vu le temps passer (à quelques exceptions et chroniqueurs près, il faut bien l’avouer).
Quid de la faune locale ? Petite surprise : il y a un peu de tout, et pas seulement de l’otaku no-life en puissance. Des couples, des gens à priori normaux, et un seul gaijin (je vous laisse deviner qui). Pour la tranche d’âge, c’est compris (à vue de nez) entre 30 et 50 ans.

Prochaine étape : une soirée organisée par Kitano Makoto.

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Update : trois vidéos des coulisses de la soirée.

A propos Oli

Amateur de cinéma japonais mais de cinéma avant tout, de Robert Aldrich en passant par Hitchcock, Tsukamoto, Eastwood, Sam Firstenberg, Misumi, Ozu, Kubrick, Oshii Mamoru, Sergio Leone ou encore Ringo Lam. Weird cinema made in Japan : échec et (ciné)mat. オリ です, 日本映画専門のブログです https://echecetcinemat.wordpress.com/ Blog dédié aux jeux vidéo, en particulier rétro : Jeux vidéo et des bas https://jeux.dokokade.net/ 
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Un commentaire pour Soirées horrifiques et estivales au Japon : Kaidan Kai (juillet 2012)

  1. Oli dit :

    Update de l’article avec trois vidéos des coulisses.

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